Irori : la flamme de
Watari-an.
avec Reina Hanatsuka
Watari-an
Katsuhiko Ichinowatari
Nasukarasuyama / Tochigi
Être sincère envers soi-même.
C’est la discipline que s’impose Katsuhiko Ichinowatari, 86 ans, qui a choisi de s’éloigner du chaos de la ville, fidèle à ses besoins et à ses envies.
Les déplacements professionnels de Katsuhiko n’ont jamais cessé lors de sa carrière.
A la quête d’une vie plus proche de la nature, il écrit aux villes qui bordent la rivière de Naka, dans la préfecture de Tochigi, pour savoir si elles avaient connaissance d’akiya au sein de leur municipalité.
Seule la commune de Karasuyama, maintenant devenue ville de Nasukarasuyama, lui avait répondu en l’invitant à venir visiter une vieille maison. Malheureusement, lors de sa visite, son enthousiasme retomba aussitôt : le bâtiment en question était bien trop insalubre.
Déçu, Katsuhiko s’asseoit sur le bord de cette rivière près de laquelle il veut s’installer. Et par un heureux hasard, il y fait une rencontre qui changera sa vie. Une chose mène à une autre, le voilà qu’on l’introduit au terrain sur lequel il vit maintenant depuis près de 30 ans.
Séduit par sa localisation, il décide d’emprunter auprès de la coopérative locale et contacte un charpentier du même hameau pour y faire construire sa maison.
« C’est important de faire appel aux artisans locaux si l’on veut s’intégrer », affirme-t-il.
Il fait bâtir la maison qu’il nomme « Watari-an », la maison de Watari. Un lieu de partage et un foyer avant tout, au sens premier du terme.
Dans son chez-lui, il y fabrique son propre irori : ce foyer traditionnel au cœur de la maison japonaise. C’est autour de ce feu ouvert que se rassemblent ses invités et qu’il noue sa relation avec la nature.
Portrait de Katsuhiko établi autour de ce même feu.
L’éponyme de notre site, sa raison d’être. Une définition plus complète est disponible. Bon voyage !
Portrait de Katsuhiko Ichinowatari
C’est seulement pour l’université que Katsuhiko Ichinowatari a quitté Morioka, dans la préfecture d’Iwate. Sa vie devient bien plus mouvementée avec le travail qui l’envoie à travers tout le pays avant de s’enraciner dans le foyer qu’il s’est construit.
Dans sa cinquantaine, il était à la recherche d’un foyer en contact avec la nature, et c’est à Nasukarasuyama, dans la préfecture de Tochigi, qu’il a décidé de s’installer.
Aujourd’hui, à 86 ans, Katsuhiko accueille encore des invités de Tokyo, du Japon tout entier, voire de l’étranger dans Watari-an. Il leur offre un aperçu de son quotidien ancré dans la beauté naturelle de Nasukarasuyama.
La ville de Nasukarasuyama se situe dans la campagne de la préfecture de Tochigi, à quelques heures de route au nord de Tokyo. Connue principalement pour son festival Yamaage, Nasukarasuyama est la deuxième ville (shi 市) la moins peuplée de la région de Kantō.
A la recherche d’un foyer
Ça ne se développera pas, et c’est exactement ce que je cherchais.
Katsuhiko ichinowatari
– Comment est-ce que vous vous êtes retrouvé à Nasukarasuyama ?
« J’ai déménagé plus de dix fois. Quand j’y pense, mes enfants sont tous nés dans des villes différentes. Ils ont fini l’école primaire à Mie, Onomichi, puis encore Onomichi, et enfin Hiratsuka. J’étais toujours en déplacement. Mes parents sont de Morioka, mais je n’ai jamais eu un endroit à moi. C’est pour ça que j’ai voulu en trouver un, pour moi. »
– Dans ce cas, pourquoi Nasukarasuyama spécifiquement ?
« Pourquoi cette région ? Parce qu’il y a montagnes et rivières, ici. En 1995, quand j’avais 55 ans, j’avais écrit à 6 municipalités qui bordaient la rivière de Naka : Karasuyama, Bato*, Motegi… pour leur demander s’ils pouvaient me présenter un bon akiya. Seule Karasuyama m’avait répondu, et bien que l’akiya n’était finalement pas adéquat, c’est grâce à un de ses habitants que je suis maintenant ici.
« Le critère le plus important pour moi était de pouvoir vivre près des montagnes et de la rivière. Le deuxième, c’est que je ne voulais pas d’un endroit qui allait se développer. »
– Comment ça ?
« C’est loin des autoroutes, ici. Les usines ne trouvent pas d’intérêt si loin des autoroutes Jōban et Tōhoku. Ça ne se développera pas, et c’est exactement ce que je cherchais. »
Il est vrai, puisque Nasukarasuyama est toujours à plus d’une demi-heure de l’autoroute la plus proche. La vie de Katsuhiko ne tourne plus autour de déplacements, mais autour de ce feu immobile, contenu dans l’irori qui bat comme le cœur de sa maison.
30%
Alors que le Japon a connu une augmentation de sa population totale de 20% entre 1970 et 2020, Nasukarasuyama passe de 34 000 à 24 000. Un phénomène d’exode rural qui touche toutes les campagnes à travers le pays.
Une vie autour de l'irori
– J’ai entendu dire que vous accueilliez beaucoup d’invités autour de cet irori.
« Moins, depuis le COVID. C’était plus animé avant, plus amusant surtout. Les gens viennent principalement pour l’irori » explique l’ingénieur de formation, qui a construit son irori de ses propres mains.
« Le feu calme les esprits. Lorsqu’on parle autour du feu, tout devient plus intéressant. Et si on utilise ce feu pour cuisiner, c’est encore mieux. Plein de visiteurs viennent et reviennent. Pour ce partage. »
– Ils ne viennent pas qu’une seule fois ?
« Non, plusieurs fois. De Tokyo, de Kanagawa, même de l’étranger. »
– L’irori est vraiment au cœur de Watari-an.
« C’est exact. Je vous montrerai après, mais j’ai un autre irori que j’utilise quotidiennement. Je bois du saké tous les jours à côté. Celui-là a été construit en 1995. Plus tard, je m’étais dit qu’il serait bien d’avoir un autre irori pour les invités, alors j’ai fabriqué celui-ci ici dans la réception. Je l’ai construit à ma retraite, pour rassembler les gens. »
Le feu calme les esprits.
Katsuhiko ichinowatari
– L’irori est au centre des photos souvenirs des précédents rassemblements. Vos petits-enfants semblent venir régulièrement.
« Oui. Je vivais déjà ici avant de devenir grand-père. Maintenant, le plus âgé a 23 ans, je crois. Quand ils étaient petits, ou quand les plus jeunes étaient en primaire ou au collège, ils me disaient que c’était mieux de venir ici que d’aller à Disneyland.
« Ils habitent à Kashiwa et Kanagawa à quelques heures d’ici, mais ils viennent quand même me voir trois à quatre fois par an. »
« Mieux que Disneyland », d’après les petits-enfants de Katsuhiko.
Le besoin d'irori
– Qu’est-ce qui vous a poussé à construire un irori ?
« Je voulais griller ma nourriture et boire mon saké. C’était juste ça, au début. »
– C’était déjà comme ça chez vous avant ?
« Non, je n’avais jamais vécu comme ça, mais la première fois que j’avais vu une maison avec un irori, j’étais ébahi. S’asseoir autour du feu, boire ensemble… c’est une atmosphère tellement chaleureuse. En plus, tout est bon avec la cuisine au charbon ! », s’exclame-t-il, convaincu.
« Avec la chaleur dégagée par l’irori, l’extérieur ne brûle pas mais l’intérieur cuit parfaitement. Quand des européens étaient venus me rendre visite, ils étaient époustouflés. Ils n’ont pas l’air d’avoir cette culture là-bas. Quand il fait froid, ils allument un feu, mais ils n’utilisent pas que du charbon, apparemment. »
Tout est bon avec la cuisine au charbon !
Katsuhiko ichinowatari
– La convivialité autour du feu et la nourriture qui en sort vous attirent le plus.
« Absolument ! Que ce soit du poisson grillé, des légumes, ou de la viande. Tout devient un parfait accompagnement pour du saké. Il n’y a rien de mieux.
« S’asseoir autour du feu, manger, boire… c’est juste incroyable… bien qu’il fasse un peu chaud en été. Il faut aussi dire que je vis dans la montagne et qu’ici, je n’ai pas d’air conditionné. Le soir, j’ouvre les fenêtres. L’air est frais. »
La brise de la montagne me caresse la peau alors que j’ouvre les fenêtres du couloir à son invitation. La chaleur du bitume me semblait déjà loin, et je me dis que moi aussi, j’adorerais avoir une maison avec un irori.
Le symbole de la convivialité pour la maison traditionnelle japonaise.
Il s’agissait du cœur de la maison autrefois, avant l’arrivée de l’électricité et du gaz. L’irori servait pour chauffer la maison, pour préparer le thé et pour cuisiner.
Résidents comme invités s’installaient autour.
Le pouvoir culturel et émotionnel de l’irori
L’irori est bien plus qu’une source de chaleur, c’est un monument culture de l’histoire japonaise dont on retrouve des traces depuis l’ère Jōmon (années 13 000 à 400 avant J.C.). Le millénaire dernier aussi a été marqué par ces foyers. Pendant l’ère Heian, on utilisait des foyers portables. Peu après, lors de la période Kamakura, les irori s’installent de manière plus permanente au sein des maisons des samouraïs. Enfin, il est devenu on ne peut plus commun pendant la période Edo.
C’est seulement pendant la restauration de Meiji qu’il a commencé à disparaître, avec l’arrivée des maisons occidentalisées. Le coup de grâce vient avec la technologie du chauffage et de l’air climatisé.
Il reste néanmoins profondément ancré dans la culture japonaise. Après tout, des générations successives l’ont utilisé pour recevoir leurs invités, prendre le thé et cuisiner, comme Katsuhiko le fait aujourd’hui.
Le feu tient aussi du sacré. Dans le bouddhisme et le shintoïsme, c’est un symbole de purification, et l’irori servait de lieu d’accueil pour les ancêtres défunts lors du nouvel an et du festival Obon.
L’irori est un refuge, un synonyme de sûreté. Un lieu qui exprime la chaleur, la sécurité et la vie de famille. A travers ce feu, la vie que Katsuhiko a choisi reflète tradition et paix.
Le principe de la sincérité : le choix d’une vie
« 誠 (makoto). La sincérité. C’est un mot que j’ai toujours chéri. En anglais, ils disent que l’honnêteté est la meilleure des attitudes. Dans mon travail, j’ai toujours pris chaque décision avec ce mot au cœur : la sincérité, ce que je pensais être honnête, juste. »
– Au fil de nos échanges, je constate que vous tenez beaucoup à la justesse, à la justice même.
Je pointe du doigt son insigne du Shinsengumi, une milice de l’ère des samouraïs au code d’honneur très strict. Katsuhiko s’esclaffe : « Ils ne m’ont pas influencé, je vous assure ! Je me suis toujours demandé ce qu’était la justice » me répond-t-il, amusé par le fait que j’ai remarqué son insigne.
Signifie la vérité, la réalité ou l’authenticité, mais prend aussi le sens de la sincérité, l’honnêté, la bonne foi et la bonne volonté.
« Au travail, je devais prendre des décisions du matin jusqu’au soir. Les problèmes pullulaient. Lorsque j’avais un doute sur la bonne décision à prendre, je me posais une simple question : « Comment pourrais-je exprimer ma sincérité ? ». C’est un peu différent de « faire ce qu’il faut faire ».
« Pour moi, la sincérité a un sens bien plus profond. L’homme commet des erreurs justement parce qu’il est capable de sincérité.
J’ai toujours eu beaucoup d’estime pour ce mot depuis que j’ai commencé ma carrière. »
Notre rencontre se finit avec un concentré de son expérience de 86 années de vie.
« Il faut se créer son propre style de vie afin qu’il nous convienne.
« Il faut le courage de décider, et celui d’agir. Il revient à chacun de prendre conscience de ses propres moyens, ce qu’on appelle mi-no-take en japonais.
« Il faut aussi trouver l’acceptance. On la forme avec notre entourage, nos enfants, nos subordonnées, nos supérieurs hiérarchiques, le monde autour de nous, en somme, mais aussi notre personnalité, et nos connaissances. Il faut vivre en harmonie avec tous ces éléments.
« Et si on arrive à trouver cet équilibre, tout ce qu’il reste à faire, c’est de prendre une décision. »
« Chacun d’entre nous possède des capacités et des couleurs différentes. Peut-être que l’on n’est pas à l’aise avec le contact humain. Le but n’est pas de se forcer à rentrer dans une case dans laquelle on n’a pas été taillé pour », explique-t-il, avant de conclure.
« Il faut que l’environnement nous corresponde, pas l’inverse. »
Il faut le courage de décider, et celui d’agir.
Katsuhiko ichinowatari
« Je n’aurais certainement pas pu être heureux en ville. En façonnant l’environnement pour qu’il me corresponde, je trouve que j’ai réussi à vivre ma plus belle vie. »
Je quitte Watari-an avec plus de réflexions qu’à mon arrivée, avant de monter à bord de mon train à la gare de Karasuyama pour rentrer à Tokyo.
Pour Katsuhiko, le déménagement à Nasukarasuyama n’était pas que pour satisfaire une envie de nature. Il s’agissait pour lui de trouver satisfaction à sa vie, chose qu’il a réussie en bâtissant son environnement idéal, un foyer au sein d’une communauté ancrée dans la sincérité qu’il chérit tant.