Récit #
003下
 - akiya.fr

Un lien à travers
les générations.

Par Mayuka Takeda

avec Célestin Hanatsuka

akiya.fr

Pizzeria Gufo

Ryo Takamura
Keiko Takamura

髙村 亮
髙村 桂子

Shioya / Tochigi

Profils

Kyoko a grandi dans la ville de Tochigi mais sa famille vient du nord de la préfecture, à Shioya. Quant à Ryo, il est originaire de Kuki dans la préfecture voisine de Saitama, au sud de Tochigi.

En 2025, alors que Ryo finit son programme au sein du kyōryokutai en mission à Shioya justement, ils décident d’y rester en rénovant la maison familiale de Keiko pour y établir leur restaurant, PizzeriaGufo. 

Lire la première partie ?

Ryo Takamura n’est pas du coin. C’est Keiko qui est née à Shioya. Pourtant, il n’est pas étranger à la ville.

En 2023, il rejoint le kyoryokutai en mission à Shioya, grâce à quoi il a pu rapidement construire des liens avec les habitants de la ville.

Le restaurant qu’ils ont ouvert à l’issue de ce U-turn, PizzeriaGufo, ne désemplit pas. Pourtant, cette popularité  du restaurant, bien que voulue, ne semble pas correspondre à leur date d’arrivée. Après tout, ils ont emménagé en 2025, la même année à laquelle ils ont ouvert ; il semble difficile de faire plein service dans une petite ville rurale de 11 000 habitants, même avec tous les efforts qu’ils ont pu faire.

Y a-t-il un secret derrière leur popularité ? Il s’avère que leurs racines avaient déjà été plantées des générations avant.

Minute lexique
U-turn
Uターン
demi-tour - par extension, rentrer au pays

Faire un U-turn, c’est faire demi-tour. En japonais, le terme s’applique aussi pour une vie. Il s’agit d’un retour à la maison, un retour aux racines, plus précisément un retour dans sa campagne natale, après avoir vécu dans une grande ville.

Ce n’est pas un phénomène récent puisque ce terme remonte aux années 70.

Un grand-père et ses hiboux

« Gufo » veut dire « hibou » en italien

Le bâtiment qui fait office de restaurant aujourd’hui est en fait une maison familiale qui se transmet depuis 6 générations. Keiko représente cette sixième génération, et nous partage l’histoire qu’elle a connu de son vivant.

« Gufo veut dire « hibou » en italien. Mon grand-père, Waki Tatsuo, exerçait l’agroforesterie et, en parallèle, était un photographe semi-professionnel spécialisé dans les animaux de la montagne.

« Il aimait particulièrement les hiboux et en prenait souvent en photo. « Quand on parle de Waki Tatsuo, on pense aux hiboux. » C’est ce que les gens du coin me disent, quand ils parlent de mon grand-père. »

Quant à son époux Ryo, lorsqu’il travaillait au sein du kyoryokutai, les échanges qu’il avait à la mairie faisaient souvent référence à un certain « monsieur Waki ». Le grand-père de Keiko était connu de tous dans la ville.

« C’est vrai que mon grand-père avait beaucoup d’amis. Je me souviendrai toujours d’avoir vu une amie de ma classe assister à ses funérailles. Quand je l’ai remerciée d’être venue, elle m’a simplement répondu : « C’est normal. Tatsuo était mon ami. »

« Mon grand-père parlait avec tout le monde, sans faire la différence entre âge ni genre. »

Keiko continue à raconter ses souvenirs qu’elle me partage avec un grand sourire aux lèvres. Son grand-père a été une telle inspiration dans sa vie qu’elle a souhaité lui rendre hommage en donnant le nom d’hibou à son restaurant.

Elle souhaite maintenant faire vivre ce bâtiment ancestral dans cet esprit transmis par son grand-père.

« Quand nous avons fait un U-turn pour revenir vivre ici, il m’arrivait encore qu’on vienne nous dire : « Vous êtes le couple des petits-enfants de Tatsuo ! » »

âge moyen lors d'un U-turn

37 ans

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce ne sont pas les jeunes retraités qui cherchent à retourner vivre dans la campagne. Ce sont des jeunes, souvent célibataires, qui ne retournent pas par nostalgie ou par envie de retourner vivre près de leur famille, mais plutôt pour s’éloigner du stress des grandes villes.

Dans une petite ville comme Shioya, les habitants ne bougent pas beaucoup ; les plus âgés voient souvent les plus jeunes partir. Lorsque ces plus jeunes reviennent, ils sont parfois à nouveau accueillis par ces mêmes plus âgés, seulement encore plus âgés.

Les souvenirs ne semblent pas vieillir, et leur retour fait peut-être avancer le temps à nouveau.

« On se souvient encore de lui douze ans après son décès. Ca me touche beaucoup. Pour les habitants du coin, cette maison est associée à mon grand-père. »

La décision de revenir à Shioya était une bonne, mais leur plus grande difficulté était de rénover cette maison familiale à cause des souvenirs qui y sont liés.

Part de satisfaits après un U-turn

47%

D’après un sondage réalisé par Dentsu, 44% des sondés se considéraient très heureux de leur vie lors de leur arrivée à Tokyo, mais le chiffre se fracasse à 25% une fois qu’ils sont établis.

Le retour à la campagne fait remonter le score à 47%, très loin du stress tokyoïte.

Le casse-tête du tri

On n’ose pas jeter.

Un meuble à tiroirs traditionnel reconvverti en étagère à chaussures

La maison familiale de Keiko a été préservée sur six générations : c’est un bâtiment plus que centenaire. Ce siècle d’existence vient avec son lot de souvenirs, sous forme d’objets qui ont vécu à travers les décennies, et sans surprise, Keiko a dû prendre des décisions délicates.

« Le plus difficile, ça a été de savoir quoi faire avec ces objets. On n’ose pas jeter… ou alors, on a peur de toucher. Lorsque l’on peut, on donne, on vend ou on distribue comme on peut. »

La situation est typique des akiyas, ces maisons vacantes, souvent abandonnées. Lorsque l’on acquiert un akiya, on hérite du bâtiment mais aussi de tout ce qu’il contient.

Un véritable casse-tête, surtout lorsque l’on a un quelconque attachement au lieu, ce qui a été le cas de Keiko. La valeur sentimentale d’un objet ne s’explique pas, tandis que d’autres objets pourraient avoir une valeur que l’on ne sait pas expliquer non plus. Et si on jetait un trésor ?

Faire le tri est une chose, mais se débarrasser des indésirables en est un autre. Et même s’il s’agissait de possessions d’un parfait inconnu, ces objets ont été autrefois utilisé, et peut-être chéri aussi.

On se débarrasse d’une histoire que l’on n’entendra plus jamais, mais il faut parfois faire de la place pour pouvoir écrire celle de PizzeriaGufo.

Keiko a notamment retrouvé des tanka, des poèmes traditionnels, édités par des proches de son grand-père et des statuettes de hibou. Elle a pu en faire don au musée local et à d’autres établissements publics qui étaient intéressés par ces trouvailles.

Quant aux objets moins importants, pas de secret ici : un vide-grenier, un tour des marchés aux puces ou tout simplement en main propre à des riverains, toutes les solutions sont bonnes pour se débarrasser de vieux objets de décoration.

Frais de nettoyage en moyenne

200 000 yens

C’est une estimation basse pour vider une maison de plus de cinq pièces. Selon la difficulté d’accès à la propriété, la taille des objets à débarrasser ou encore le danger potentiel représenté par les déchets, on peut monter à plus d’un million de yens pour désencombrer une maison.

Les Takamura ont transformé ces activités en opportunités, et en ont profité pour faire de nouvelles rencontres.

Une fois enfin vidé, il était temps pour eux d’affirmer leur identité à travers la rénovation du bâtiment : une pratique du non-attachement.

Le wabi-sabi, l'esthétique de la modestie

L'esthétique du laisser-faire

Notre discussion tourne vers le jardin, et les Takamura évoquent l’importance du wabi-sabi dans leur vision.

« On a étalé du gravier pour le parking, on sait que l’herbe finira toujours par pousser entre les cailloux et qu’il faudra s’en débarrasser à un moment donné… mais c’est cet aspect avec les herbes qui poussent entre les cailloux que j’aime. Cette sensibilité qu’on appelle wabi-sabi. »

Cette philosophie n’est finalement pas si détachée d’un restaurant italien traditionnel. La cuisine italienne favorise après tout les produits du terroir, et les Takamura sont adeptes du « laisser-faire » dicté par le wabi-sabi.

Rester naturel, mettre en valeur ce qui est déjà présent : l’intention est restée depuis le début du projet.

La structure faite en pierre de Oya est restée telle qu'elle

Eviter le superflu, respecter la simplicité ; le wabi-sabi dérive des principes zen, plus particulièrement celui de la non-attache : partir de rien, partir sans rien.

Les efforts de Keiko et Ryo pour remettre en état ce qui existait déjà sont clairement visibles. Il n’y a pas de « trop », et ils ont appris à se contenter d’assez.

Le couple veut continuer à tenir cette ligne, de se satisfaire de ce qu’ils ont déjà.

Partir de la ville où l’on trouve plus que tout et en quantité pour rentrer à la campagne, où on dit qu’il n’y a rien. C’est un pari pour l’instant réussi pour Keiko et Ryo Takamura.

Il n’y a seulement rien pour ceux qui le voient ainsi, d’après les Takamura. Les choses importantes qui leur ont été transmises depuis leur arrivée à Shioya, elles, ne se voient pas.

Je retournerai PizzeriaGufo avec grand plaisir.

Minute lexique
wabi-sabi
侘び寂び
l'acceptance de l'imperfection et de la fugacité

Le concept esthétique qui, de manière simplifiée, consiste à accepter l’imperfection et l’éphémère, et voir le beau qui y réside. Simplicité, modestie et sobriété sont les maîtres mots.

Adresse

PizzeriaGufo

Localisation

478 Kumanoki, Shioya, Shioya District,
Tochigi 329-2213

〒329-2213
栃木県塩谷郡塩谷町熊ノ木478

Détails

Ouverts de 11h30 à 15h00 au déjeuner, 17h00 à 21h00 au dîner. 
Fermés les mardi et jeudi chaque semaine.
Sur réservation uniquement.

Texte et entretien

Mayuka Takeda

Traduction et édition

Célestin Hanatsuka

akiya.fr
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