Machizukuri : objectif
Kyoto pour la ville d'Oyama.
avec Célestin Hanatsuka
Aircraft Carrier &
Entrance Gate of OYAMA
Ken Yokoyama
Oyama / Tochigi
Ken ne garde qu’un objectif en tête : faire de sa ville natale la meilleure qu’elle puisse être, et pour ce faire transforme les akiya qu’il rénove en centres de vie.
Le défi est imposant, mais ils sont mille derrière lui.
Oyama. C’est une ville à peine connue parce qu’elle est traversée par le Tohoku Shinkansen. Située à 80 kilomètres au nord de la capitale, elle s’est développée en ville dortoir, accessible en moins d’une heure.
C’est ici que Ken Yokoyama est né. C’est aussi ici qu’il a décidé de s’installer après avoir quitté son travail à Tokyo, malgré une carrière brillante.
Portrait de Ken Yokoyama
Né en 1983. Après avoir passé une dizaine d’années dans une compagnie aérienne à Tokyo, il a fait le choix d’un U-turn pour s’installer dans sa ville natale d’Oyama.
Ken a un profil intéressant pour en dire le moins : son équipe a fini champion dans une compétition nationale de barbecue qui avait pour thème les ingrédients locaux, et il figure parmi les 10 meilleurs joueurs japonais de speed badminton (ou crossminton).
Comme Shuhei et moi, Ken a également fait partie du kyōryokutai, expérience qui l’a mené à franchir le pas vers sa vie actuelle.
Aujourd’hui, il est membre du programme de revitalisation régionale de la ville d’Oyama, et il travaille à redonner vie au patrimoine local.
Un retour aux sources, de l’anglais pour « demi-tour ». Ce terme désigne ici le phénomène par lequel une personne ayant quitté sa région natale pour ses études ou sa carrière, souvent dans une grande métropole, décide de retourner y vivre et s’y installer définitivement.
Un terme récurrent dans nos récits, comme le récit #003 avec les Takamura.
Rendre à sa ville natale
J'ai fini par perdre de vue ma raison d'être en travaillant à Tokyo.
Ken Yokoyama
« Je suis né à Oyama, en 1983. J’ai fini par perdre de vue qui j’étais et ma raison d’être en travaillant à Tokyo » confie sobrement Ken. Avant de faire son U-turn en 2021, Ken s’interrogeait déjà sur le sens de sa vie.
« Au travail, même sur de nouveaux projets, je ressentais toujours un grand vide. Je me demandais si ma présence était vraiment indispensable. Le problème n’était pas d’atteindre les objectifs ni d’obtenir des résultats, non : je ne trouvais jamais de réponse au « pourquoi » fondamental. J’ai lutté face à cette contradiction pendant quatre ans. »
La pause semble lourde. « Ça m’a mené à redéfinir le but de ma vie. Je voulais contribuer à ma région natale, et œuvrer à sa revitalisation. Je m’étais dit que si j’œuvrais à la revitalisation de ma région, peut-être alors que cette angoisse existentielle disparaîtrait. »
En juin 2021, Ken quitte tout à Tokyo et retourne à sa ville de cœur, Oyama, dans la préfecture de Tochigi, pour rejoindre le kyōryokutai.
« La ville avait mis en place une politique de développement urbain axée sur la rénovation (renovation machizukuri) afin d’exploiter les akiya. Ma mission était d’enquêter sur le terrain pour trouver ces maisons vacantes. »
C’est un défi que je comprends et qui me tient également à cœur. Ayant fait partie du même programme dans une autre ville de la région, je sais à quel point les missions de revitalisation peuvent être difficiles.
Ces années de travail sur la ville ont permis à Ken de développer sa vision. Il rénove maintenant des akiya avec des jeunes pour en faire des lieux de vie. Il entame sa troisième rénovation cette année.
« Aujourd’hui par exemple, dès midi, des étudiants viendront s’entraîner pour une performance de peinture en direct avec l’enseigne Sekaido (ndt : une des plus célèbres enseignes de matériel d’art au Japon) » dit-il, fièrement. « En tant qu’adulte et à travers l’akiya, je veux transmettre à ces jeunes étudiants ce qu’est le lien social. Au sein de ma communauté, nous mettons un point d’honneur à une règle très simple : donner forme aux envies des étudiants, mais sans avoir d’adultes qui dictent ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire. »
Composé des mots machi (la ville, le quartier) et tsukuri (créer, construire), ce terme ne se limite pas aux travaux publics. Il désigne une approche participative où les résidents, les associations et les autorités locales collaborent pour améliorer la qualité de vie, préserver le patrimoine et/ou dynamiser l’économie.
En tant qu’adulte et à travers l’akiya, je veux transmettre à ces jeunes étudiants ce qu’est le lien social.
Pourquoi cette volonté de soutenir la jeunesse locale, Ken ?
« Pendant mon enfance, on peut dire que c’est le jichikai qui m’a élevé. Même une fois dans la vie active, si j’ai pu vivre comme je l’ai fait et développer les compétences sociales pour m’intégrer à la société, c’est grâce à cette association » nous détaille Ken quant aux origines de sa passion pour la ville. « Je leur suis éternellement reconnaissant. C’est d’une chaleur, je pense, universelle. L’association n’était pas ma mère, et ce n’était pas par gain financier qu’ils m’ont aidé à grandir », ajoute-t-il. « Je voulais leur rendre la pareille. »
À travers sa sincérité, on entend l’amour inconditionnel qu’il a pour les gens qui l’ont élevé.
« Les personnes qui m’ont élevé avec toute cette bienveillance ne sont maintenant plus là, mais en me fixant pour objectif de transmettre ce qu’elles m’ont transmis, ma vie est devenue plus simple. Vu sous cet œil, le potentiel de la revitalisation locale est infini. »
Au Japon, les jichikai (ou parfois chōnaikai) sont des associations gérées par les résidents du quartier. Elles jouent un rôle crucial dans la vie communautaire, puisqu’elles sont au cœur des festivals (matsuri), de l’entretien des espaces communs, des activités pour les enfants et les personnes âgées mais aussi de la gestion des catastrophes naturelles. Les jichikai sont un des piliers de la vie rurale.
La magie par la rénovation
Ken a déjà rénové deux akiya. « Le premier akiya, comme il n’y avait personne pour s’en charger, j’ai dû prendre les choses en main. Parmi la centaine d’akiya recensés à Oyama, c’était de loin le bâtiment qui avait le plus de potentiel. »
« Avant les travaux, cet endroit ressemblait à un vieux cabanon de rangement insalubre. Pourtant, j’arrivais facilement à imaginer le résultat une fois rangé et nettoyé. Je m’étais dit qu’en abattant quelques murs et en faisant quelques retouches par ci et par là, on pourrait faire une jolie rénovation. C’est pour ça que j’ai choisi cette maison. »
L’artiste travaille aujourd’hui à la rénovation de son troisième akiya. « La première maison rénovée sert maintenant d’espace hybride entre salon et bureau. La deuxième est un minpaku. » Il est vrai qu’un bel akiya peut servir d’une belle maison d’hôtes, comme nous l’avons vu avec Shuhei dans notre précédent récit.
Il annonce fièrement : « Ce troisième bâtiment se trouve le long d’une rue aujourd’hui calme. Mon idée, c’est d’y créer un lieu de vie animé où l’on pourra manger et faire ses courses. Un restaurant chinois ! Sans offre de restauration, il est difficile de rassembler les gens ; j’ai fait le choix de redynamiser le quartier. »
Pour Ken, il est essentiel d’avoir de quoi rallier la communauté afin de revitaliser un quartier. Son approche se concentre sur le processus de rénovation afin d’attirer les gens de manière naturelle vers un beau bâtiment, et il devient ainsi visiblement le cœur du projet.
En creusant un peu, il nous avoue que les habitants n’étaient pas intéressés par ses initiatives.
Comment as-tu réussi à éveiller leur intérêt ?
« Je pense qu’il faut susciter la curiosité de ceux qui, au départ, n’en ont pas. Avec un simple investissement, il est facile de confier la rénovation à des professionnels et les travaux seront bouclés en deux ou trois mois. J’ai préféré demander aux habitants de s’impliquer, à leur demander un coup de main. En rénovant ensemble avec la communauté que je veux servir, on capte indirectement l’attention de personnes avec qui on n’a jamais interagi. J’espérais déclencher en eux une réflexion quant à l’avenir de leur ville, à la question des akiya et plus largement, au machizukuri. »
L’idée de transformer un chantier de rénovation en un vaste évènement d’échange social reflète parfaitement l’amour qu’il a pour sa région. Il ne s’agit pas pour lui de tout déléguer ou de tout faire tout seul, mais d’impliquer le plus de gens possible.
« Pas moins de 751 personnes ont participé au chantier de la première maison, Aircraft Carrier, et 231 pour la deuxième, Entrance Gate of OYAMA », précise-t-il. Les noms font allusion à une vie passée et à une vision du présent.
751
Oyama est une ville de 165 000 habitants (2026), et l’une des rares villes de la préfecture à voir sa population augmenter, bien que la tendance ralentit énormément depuis les années COVID.
Au total, ce sont près de 1 000 personnes qui ont contribué à ces rénovations, et un nombre encore plus grand de liens tissés à travers les interactions.
« Que ce soit par le sport, l’art, ou même les barbecues, peu importe. Ce qui compte vraiment, c’est la direction vers laquelle on se tourne. » Parole de champion de barbecue et d’athlète.
« À Aircraft Carrier, on loue un espace qui sert maintenant de salon de manucure. Les personnes qui avaient participé au chantier de ce bâtiment reviennent aujourd’hui en tant que clients. » Un cycle vertueux. Un akiya désormais occupé, un nouveau de lieu de vie, et une relance économique à une échelle humaine. Une petite bouffée d’air frais pour la ville d’Oyama.
Le potentiel d’un retour aux sources
Face au vieillissement de la population et à la baisse de la natalité, les campagnes japonaises voient leurs habitants disparaître peu à peu, et à ces problèmes s’ajoute un éternel exode rural des jeunes. Si le concept de U-turn venait à se démocratiser à l’échelle du Japon, peut-être qu’il serait possible de ralentir, voire d’arrêter le déclin démographique de la province.
Comme le fait déjà Ken à Oyama, ces « rapatriés » pourraient contribuer à un nouvel élan pour les régions.
Ce n’est pas un problème unique au Japon. La routine « métro-boulot-dodo » pèse sur le quotidien des citadins, prisonniers du stress, pour qui il est impossible d’envisager un futur, construire une famille ou simplement prendre le temps de vivre.
Le U-turn est un appel à une seconde vie, une alternative.
« Ce retour aux sources est peut-être bien plus vital pour la société japonaise qu’on ne l’imagine. » C’est la conviction intime qui habite Ken.
Revenir s’installer en province, c’est se reconnecter à la nature, mais aussi à l’humain, à l’autre. La dimension humaine est trop souvent négligée en ville. Il n’est pas facile de voir les autres en tant qu’individus lorsqu’on est coincé comme une sardine parmi des milliers dans la même boîte de conserve sur rails. Plus il y a de gens, moins il y a de liens. C’est une réalité à laquelle la société fait face, et ce n’est en rien une exagération face à l’épidémie de solitude que nous traversons.
48.4%
D’après un sondage officiel réalisé par le gouvernement japonais en automne 2025, près de la moitié des sondés disent avoir ou avoir eu le sentiment d’être seul. La pandémie du COVID a grandement impacté ce chiffre à travers les années.
À l’inverse, à la campagne, s’il y a moins de monde, les relations se basent surtout sur la confiance. Peut-être un peu trop, au point qu’il est parfois difficile de s’intégrer, mais une fois le pas franchi, il est possible de tisser de véritables liens.
Construire la ville de demain
« Je veux vraiment créer un système, un environnement qui permet de faire naître et relever de nouveaux défis. » Ken voit les choses en grand et étale ses ambitions pour demain.
« Si je rénove un bâtiment pour y ouvrir mon propre café, et que je le gère moi-même, je deviens simplement le gérant d’un café. Mon emploi du temps, mon réseau, ma vie ne se limiteraient qu’à ça, et ce n’est pas solide. C’est pour ça que je cherche à développer des activités qui me demandent le moins de temps opérationnel possible.
« En élargissant mes projets, je veux maximiser mes capacités à investir dans un système dédié aux jeunes. Si nous arrivons à mettre ça en place, je suis persuadé que notre région pourra devenir un endroit fascinant. »
Plutôt que d’être un acteur isolé, Ken poursuit l’idéal d’un véritable écosystème vertueux, qui prend ses forces de la communauté et qui lui rend. Il prend le temps de jeter un coup d’œil au quartier, calme et silencieux.
« J’aimerais multiplier ces espaces commerciaux et laisser plus de place à l’art. Ce serait extraordinaire si la rue sur laquelle on se trouve là devenait un lieu où l’on pourrait passer une journée entière à s’amuser. Mon rêve, c’est que dans vingt ans, ce quartier soit encore plus animé que le quartier de Gion à Kyoto ! »
Une audacieuse déclaration. L’historique quartier de Gion connaît une surcharge de touristes, et il serait bon pour Oyama d’en recevoir une partie. Un sacré défi lancé sur le ton de la plaisanterie, mais avec une ambition qui semble sincère et sérieuse.
« Ma devise, c’est le danshari », nous confie Ken.
Tu peux nous en dire plus sur le danshari ?
« Je pense qu’il est essentiel de savoir jeter. De ne pas s’obstiner. De ne s’attacher à rien. De ne rien figer. C’est crucial, et ça vaut aussi pour les relations humaines. Bien sûr, je chéris les liens que je tisse, mais si ça ne fonctionne pas… il ne faut pas forcer les choses. Pareil pour le matériel : il ne sert à rien de posséder trop.
« En fin de compte, l’idéal est de ne posséder rien que l’on aurait trop peur de perdre. »
« refuser » (断), « jeter » (捨), et « se séparer » (離). Une philosophie de vie japonaise qui invite à se libérer de l’attachement matériel et émotionnel pour se recentrer sur l’essentiel.
Son style d’entrepreneuriat ne le confine pas à un seul endroit, au contraire, il lui permet de rebondir partout. C’est cette idée de non-attachement presque bouddhiste, cette philosophie du lâcher-prise qui lui permet d’accomplir les objectifs qu’il se fixe. Ken ne s’accroche pas à ses acquis.
« C’est pour ça que je ne cherche pas à avoir de « patron » ni de subordonnés. Je suis là pour me faire de bons amis. J’aime ce style où l’on se retrouve entre copains. Je suis convaincu qu’il s’agit de la meilleure façon de construire des bonnes relations durables.
« C’est justement parce que je suis mentalement prêt à couper les ponts que je peux vivre à ma façon, en toute authenticité, à tout moment. »
Ici, à Oyama, on le surnomme « Junction Yokoyama », le carrefour Yokoyama, parce qu’il connecte une multitude d’évènements, de projets et de gens. Il bouillonne d’idées et embarque sans cesse les habitants avec lui parce qu’il ne se laisse jamais enfermer dans une seule voie.
Son histoire et son expérience résonnent avec les miennes et me confortent dans la décision que j’ai prise d’écouter mon cœur aussi.
Entrance Gate of OYAMA
2 Chome-4-13 Miyamotocho, Oyama,
Tochigi 323-0024
〒323-0024
栃木県小山市宮本町2丁目4−13
Réservations disponibles.
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