Récit #
004上
 - akiya.fr

Akiya : un point de départ
et un carrefour.

Par Mayuka Takeda

avec Célestin Hanatsuka

akiya.fr

Tomarigi

Shuhei Nagaoka

長岡 周平

Nasukarasuyama / Tochigi

Profil

Shuhei avait entendu, alors qu’il était au collège, des informations sur les « villes de province amenées à disparaître ».

Ayant grandi dans un quartier riche en nature de la ville d’Utsunomiya, la capitale de la préfecture de Tochigi, il a ressenti à ce moment-là une véritable inquiétude à l’idée que son coin natal auquel il est tant attaché puisse un jour disparaître.

Après le lycée, Shuhei rejoint d’abord un cercle de bénévoles et, de fil en aiguille, découvre la ville de Nasukarasuyama. Touché par la chaleur des habitants de la ville, il décide de s’y installer, et à seulement 23 ans, il y achète un akiya, une maison vide avec un magnifique jardin traditionnel. Le jeune homme nous raconte en deux volets comment il a rénové cet akiya dans un style wa-modern qu’il affectionne particulièrement, mêlant tradition et modernité, ainsi que la vision qu’il veut partager sur « le redéveloppement d’une ville à partir d’un akiya comme base ».
Minute lexique
akiya
空き家
maison vide, vacante

L’éponyme de notre site, sa raison d’être. Une définition plus complète est disponible. Bon voyage !

Portrait de Shuhei Nagaoka

Né en 2001, Shuhei est originaire d’Utsunomiya. En 2023, après avoir obtenu son diplôme de shiatsu, il rejoint l’équipe de chiiki okoshi kyōryokutai (programme de revitalisation régionale, lire le récit #001) de Nasukarasuyama, dans la même préfecture de Tochigi.

Dans le cadre de sa mission de promouvoir l’akiya bank (une banque de maisons vacantes) de la ville, il a lui-même un coup de foudre pour un akiya, et décide aussitôt de l’acheter.

En automne 2025, il ouvre Tomarigi, un lieu faisant à la fois minpaku (hébergement chez l’habitant) et cabinet de soins kinésithérapeutiques, avec ce même akiya comme base.

Note : article réalisé avant l’ouverture de Tomarigi, mais publié après.

Shuhei Nagaoka, 24 ans, au sourire radieux

Rester fidèle à soi-même

Comment dire… ? Ce n’est pas… « noisy ». C’est un endroit qui me correspond.

Shuhei a passé deux années complètes au sein du kyōryokutai de Nasukarasuyama. Jeune et motivé, il déborde d’envie de se lancer dans de nouvelles choses : un atout pour ce poste. À la fin de sa mission, il achète à 23 ans un akiya et pour se lancer sur la voie de l’indépendance. Pour la petite histoire, j’ai moi aussi fait partie, comme Shuhei, du kyōryokutai et elle travaillait sur des projets de développement de la ville, dans le même bureau. Son amour du défi et sa vitalité ont été pour moi une source d’admiration constante, mais ça, je le garde plutôt pour moi !
âge moyen de l'accès à la propriété au Japon

38~40 ans

Ce chiffre a tendance à évoluer vers la quarantaine depuis quelques années. Il coïncide plus ou moins avec l’âge moyen d’un U-turn (lire le récit #003).

On se retrouve dans le quartier d’Ogisu, à Nasukarasuyama, où Shuhei avait noué des liens à l’époque où il était encore étudiant. Des bénévoles organisent à la saison des lucioles des sorties pour aller les observer. Après l’observation des lucioles, la tradition veut que l’on se retrouve pour prendre un verre et discuter, tout en dégustant des pommes de terre cultivées dans le coin, le tout avec du beurre fondu. « On dit que les gens d’ici sont d’une discrétion propre à la région, mais après quelques verres, tout le monde est bien plus ouvert et nous accueille avec beaucoup de gentillesse. On se sent vraiment bien parmi eux. « Ici, les personnes âgées semblent friandes de l’Azuma Rikishi, un saké produit localement à Nasukarasuyama » nous raconte-t-il, tout sourire, avant d’expliquer les raisons de son déménagement.
Minute lexique
Azuma-rikishi
東力士
Saké produit à Nasukarasuyama, Tochigi

Il s’agit de la marque de saké produit à Nasukarasuyama. Leur saké est connu pour être plutôt sucré. Fait assez rare pour être souligné, le brasseur possède une énorme cave dans laquelle il préserve certains de ses sakés.

La cave est ouverte aux visiteurs selon la saison.

« J’ai été attiré par la chaleur et la générosité des locaux, et j’ai fini par déménager ici il y a trois ans. « Je suis originaire d’Utsunomiya, et quand j’étais étudiant, j’allais aussi souvent à Tokyo, donc je sens bien la différence. La vie est vraiment paisible ici, et quand j’ai un coup de fatigue, je peux facilement aller me ressourcer en touchant à la nature, et ça, c’est quelque chose qui me rend vraiment heureux… ». Shuhei cherche ses mots. Je le pense aussi ; la vie en ville est bien différente de celle en campagne. « Comment dire… ? Ce n’est pas… “noisy” (ndlt : Shuhei utilise l’anglais « noisy »). C’est un endroit qui me correspond, où je peux rester au naturel et me sentir bien. » Il me raconte aussi qu’à la fin de sa mission, sa manière de voir les choses a un peu changé dans son travail. « Une fois la mission de kyōryokutai terminée et après m’être lancé à mon compte, tout ce que je faisais pour préparer l’ouverture, c’était une première. Il y avait plein de choses pour lesquelles je ne savais pas par où commencer ni comment avancer, et ça a été vraiment très dur. J’ai vraiment senti que le chemin pour ouvrir une entreprise dans l’inaka est bordé d’obstacles, au moins jusqu’à ce que l’activité se mette sur les rails. « Ici, la taille du marché est plus petite, mais la concurrence est aussi plus faible. Il y a donc beaucoup d’opportunités, et le fait d’avoir pu acheter à bas prix un akiya que j’utilise maintenant comme base, ça, je trouve que c’est un vrai point positif. », affirme-t-il.
Part d'acquisition dans l'ancien

Environ 50%

Il s’agit d’une estimation, et ce chiffre a tendance à augmenter depuis quelques années, si l’on en croit les sondages d’agences immobilières.

Le Japon est plutôt un pays tourné vers le neuf lorsqu’il s’agit d’acheter une maison, quitte à démolir pour faire reconstruire par la suite, surtout en dehors des grandes villes.

L'authenticité, et l'autre d'abord

Shuhei est un masseur shiatsu certifié. En attendant l’établissement de sa future base, il proposait des séances en déplacement sur l’aire routière de Sakura, une ville voisine. Je lui ai demandé ce qui l’avait poussé à choisir la voie du shiatsu. « Je pratiquais l’athlétisme au collège, donc j’étais déjà assez sensibilisé à la préparation physique et à l’attention portée au corps, d’où mon intérêt pour le shiatsu.
Minute lexique
shiatsu
指圧
technique de massage traditionnel

D’après la définition du Ministère de la Santé du Japon, le shiatsu est un « massage manuel sans outil qui consiste à faire pression sur certaines parties du corps afin de rectifier certaines fonctions vitales ».

En Europe et aux Etats-Unis, le shiatsu est classé comme médecine alternative (ou non conventionnelle).

« Ensuite, au moment de choisir un métier, je m’étais aussi dit qu’avoir un diplôme me permettrait sans doute d’être plus stable » explique-t-il la vision qu’il avait déjà lorsqu’il était étudiant. J’avais eu plusieurs fois l’occasion de discuter avec lui de sa vision  lorsque l’on était collègues du kyōryokutai. On sent chez lui un côté rationnel et stratégique. Il est évident qu’il s’y prépare depuis un moment.

Il me confie qu’il y a une chose sur laquelle il met un point d’honneur dans son travail au quotidien.

« Le shiatsu, ce n’est pas qu’un massage. Masser est souvent la chose à faire, mais il y a, selon moi, parfois des choses plus importantes à transmettre que le massage lui-même, comme la façon d’utiliser son corps au quotidien.

« Dans certains cas, le patient ne reviendra peut-être pas pour une nouvelle séance si au lieu de masser, je me mets à lui donner des conseils. Quand bien même, je veux vraiment construire mes services pour le patient avant tout, et pouvoir lui offrir ce qu’il y a de mieux pour lui selon moi, même si ce n’est pas forcément ce qu’il souhaite à ce moment-là. »

« À l'attention de l'autre », la devise de Shuhei

L’argent, on le donne à l’autre en contrepartie d’un « merci », non ?

Je ne peux qu’espérer que son état d’esprit se transmette pleinement à ses futurs patients et clients, et qu’il contribue au développement de son activité.

« Au bout du compte, l’argent, on le donne à l’autre en contrepartie d’un “merci”, non ? En se disant peut-être après : “Ça m’a été utile, c’était bien.”

« Pour moi, tout se résume à ça : jusqu’à quel point on arrive à rendre le client heureux. Je pense vraiment qu’il n’y a rien d’autre que ça. »

La vision d’une ville reconstruite autour des akiya

L’honnêteté, tout pour le client.

J’ai demandé à Shuhei quelle vision de l’avenir il aimerait concrétiser.

« D’ici trois ans, je pense que moi aussi je serai passé à un autre “stade de vie” d’une certaine façon, donc, pour commencer, je veux vraiment que mon activité de shiatsu soit bien installée.

« J’aimerais embaucher des gens, déléguer ce que je pourrai déléguer, et, par passion et plaisir, lancer progressivement de nouveaux projets de redéveloppement de la ville. »

Un coucher de soleil à Nasukarasuyama

Avant même de s’installer à Nasukarasuyama, Shuhei organisait activement des événements liés à la ville, notamment avec la réalisation de vidéos de promotion pour l’akiya bank, des initiatives pour encourager le tourisme mais aussi l’implication des résidents, etc.

Avec pour point de départ l’akiya qu’il rénove cette fois-ci, il a imaginé un lieu où se rassemblent habitants comme visiteurs pour faire vivre la ville.

« Concrètement, en plus de ma maison d’hôtes, j’aimerais faire un travail qui me permette d’investir et de lancer de nouvelles activités : par exemple, construire un autre minpaku, ouvrir un commerce différent…

« Bref, développer des projets pour que des gens qui aiment notre ville se rassemblent dans ce quartier, dans cette zone, dans cette ville. »

Nasukarasuyama connaît une forte baisse démographique et est devenue aujourd’hui la ville la moins peuplée de toute la préfecture de Tochigi (lire le récit #001).

Pourtant, les personnes âgées racontent toujours avec nostalgie qu’il y a encore quelques décennies, Nasukarasuyama était une ville florissante, animée par de nombreux touristes.

Shuhei veut faire revivre Nasukarasuyama, et il y croit. Sa volonté de rendre meilleure la ville qu’il aime tant est presque tangible.

« À plus long terme, j’aimerais m’associer avec des gens qui prennent du plaisir à développer la ville, pour lancer de nouveaux mouvements dans la région. Je voudrais une vie où les projets pour la ville que je fais aujourd’hui dans un cadre privé, avec des personnes que j’apprécie, deviennent carrément mon travail.

« Et pour commencer, je voudrais mettre en place une organisation qui permette de porter avec d’autres ces idées de redynamisation. »

Il organise parfois des repas de quartier ouverts aussi bien aux étudiants qu’aux actifs, et ses compagnons de route se rassemblent peu à peu.

A travers ces repas, il rencontre de plus en plus de gens qui partagent son envie de développer la ville et qui sont prêts à l’aider.

« J’aimerais élargir encore le cercle des personnes qui se disent “C’est sympa !” et qui ont envie de s’impliquer. Je voudrais qu’on puisse mettre en place une organisation où l’on rend peu à peu ce lieu unique toujours plus intéressant. » s’exclame-t-il, avec grand enthousiasme.

Un lieu où les gens se croisent

Le projet d’akiya de Shuhei avance à grands pas, en vue de son ouverture à l’automne 2025. « Ce projet d’akiya a à la fois le visage d’un cabinet de soins et celui d’un minpaku. Le cabinet de soins, c’est plutôt le visage tourné vers les habitants du coin : il a ce côté “je propose des soins aux gens du quartier”. « Le minpaku, quant à lui, représente plutôt la facette tournée vers l’extérieur, où des visiteurs venus d’ailleurs viennent séjourner et se croisent. »
Les rizières bordant le grand pont de Nasukarasuyama, suspendu au-dessus de la rivière Nakagawa

À Nasukarasuyama, grâce à la rivière Nakagawa qu’elle borde, on trouve de nombreuses richesses touristiques comme le yamizo soba (des nouilles de sarrasin locales), l’ayu (poisson automnal) ou encore le karasuyama-washi (papier japonais traditionnel).

L’un des derniers hôtels se trouve à 10 minutes de voiture du centre-ville, sur un terrain de golf. Le deuxième est tout aussi loin, dans l’ancienne ville de Minaminasu qui a fusionné avec la ville de Karasuyama 20 ans auparavant.

Le manque d’hébergements est depuis longtemps cité comme un frein au développement du tourisme.

Minute lexique
minpaku
民泊
maison d'hôtes

Le terme japonais équivalent à une « maison d’hôtes ». Une résidence privée qui reçoit des invités. La loi empêche un minpaku d’accueillir plus de 180 nuits par an sauf exceptions. 

On en compte plus de 30 000 au Japon, un chiffre qui ne cesse d’augmenter chaque année pour répondre aux besoins engendrés par la montée du tourisme.

Le minpaku vient répondre en partie à ce problème d’hébergement touristique, et le cabinet de soins Tomarigi vise à dynamiser la ville par les échanges avec les habitants. Tous deux ouvriront à l’automne 2025 avec déjà de grandes ambitions.

Il est beau d’imaginer que cette maison autrefois abandonnée deviendra un nouveau lieu de vie.

« En utilisant moi-même cet akiya, je souhaiterais que les visiteurs soient intéressés par mon mode de vie, et qu’au final il y ait un peu plus de monde qui vienne s’installer dans la région.

« Parce que, dans cette ville, il y a vraiment beaucoup d’akiya. » conclut-il sèchement.

On sent bouillonner chez Shuhei une vraie passion pour la revitalisation de son territoire. Shuhei sait clairement ce qu’il veut. Il faut beaucoup de courage pour emménager et entreprendre seul à la campagne, mais il faut surtout un plan solide.

Lire la suite ?
Texte et entretien

Mayuka Takeda

Traduction et édition

Reina Hanatsuka
Célestin Hanatsuka

akiya.fr
Pourquoi des cookies ?

Ce site utilise des cookies afin de récolter des données analytiques sur le site Internet, comme le temps passé sur une page ou le nombre de pages visitées par visiteur par exemple. Ces données nous aident à améliorer notre site.