Akiya : un point de départ
et un carrefour.
avec Célestin Hanatsuka
Tomarigi
Shuhei Nagaoka
Nasukarasuyama / Tochigi
Shuhei avait entendu, alors qu’il était au collège, des informations sur les « villes de province amenées à disparaître ».
Ayant grandi dans un quartier riche en nature de la ville d’Utsunomiya, la capitale de la préfecture de Tochigi, il a ressenti à ce moment-là une véritable inquiétude à l’idée que son coin natal auquel il est tant attaché puisse un jour disparaître.
L’éponyme de notre site, sa raison d’être. Une définition plus complète est disponible. Bon voyage !
Portrait de Shuhei Nagaoka
Né en 2001, Shuhei est originaire d’Utsunomiya. En 2023, après avoir obtenu son diplôme de shiatsu, il rejoint l’équipe de chiiki okoshi kyōryokutai (programme de revitalisation régionale, lire le récit #001) de Nasukarasuyama, dans la même préfecture de Tochigi.
Dans le cadre de sa mission de promouvoir l’akiya bank (une banque de maisons vacantes) de la ville, il a lui-même un coup de foudre pour un akiya, et décide aussitôt de l’acheter.
En automne 2025, il ouvre Tomarigi, un lieu faisant à la fois minpaku (hébergement chez l’habitant) et cabinet de soins kinésithérapeutiques, avec ce même akiya comme base.
Note : article réalisé avant l’ouverture de Tomarigi, mais publié après.
Rester fidèle à soi-même
Comment dire… ? Ce n’est pas… « noisy ». C’est un endroit qui me correspond.
Shuhei Nagaoka, à propos de sa ville
38~40 ans
Ce chiffre a tendance à évoluer vers la quarantaine depuis quelques années. Il coïncide plus ou moins avec l’âge moyen d’un U-turn (lire le récit #003).
Il s’agit de la marque de saké produit à Nasukarasuyama. Leur saké est connu pour être plutôt sucré. Fait assez rare pour être souligné, le brasseur possède une énorme cave dans laquelle il préserve certains de ses sakés.
La cave est ouverte aux visiteurs selon la saison.
Environ 50%
Il s’agit d’une estimation, et ce chiffre a tendance à augmenter depuis quelques années, si l’on en croit les sondages d’agences immobilières.
Le Japon est plutôt un pays tourné vers le neuf lorsqu’il s’agit d’acheter une maison, quitte à démolir pour faire reconstruire par la suite, surtout en dehors des grandes villes.
L'authenticité, et l'autre d'abord
D’après la définition du Ministère de la Santé du Japon, le shiatsu est un « massage manuel sans outil qui consiste à faire pression sur certaines parties du corps afin de rectifier certaines fonctions vitales ».
En Europe et aux Etats-Unis, le shiatsu est classé comme médecine alternative (ou non conventionnelle).
« Ensuite, au moment de choisir un métier, je m’étais aussi dit qu’avoir un diplôme me permettrait sans doute d’être plus stable » explique-t-il la vision qu’il avait déjà lorsqu’il était étudiant. J’avais eu plusieurs fois l’occasion de discuter avec lui de sa vision lorsque l’on était collègues du kyōryokutai. On sent chez lui un côté rationnel et stratégique. Il est évident qu’il s’y prépare depuis un moment.
Il me confie qu’il y a une chose sur laquelle il met un point d’honneur dans son travail au quotidien.
« Le shiatsu, ce n’est pas qu’un massage. Masser est souvent la chose à faire, mais il y a, selon moi, parfois des choses plus importantes à transmettre que le massage lui-même, comme la façon d’utiliser son corps au quotidien.
« Dans certains cas, le patient ne reviendra peut-être pas pour une nouvelle séance si au lieu de masser, je me mets à lui donner des conseils. Quand bien même, je veux vraiment construire mes services pour le patient avant tout, et pouvoir lui offrir ce qu’il y a de mieux pour lui selon moi, même si ce n’est pas forcément ce qu’il souhaite à ce moment-là. »
L’argent, on le donne à l’autre en contrepartie d’un « merci », non ?
Shuhei Nagaoka
Je ne peux qu’espérer que son état d’esprit se transmette pleinement à ses futurs patients et clients, et qu’il contribue au développement de son activité.
« Au bout du compte, l’argent, on le donne à l’autre en contrepartie d’un “merci”, non ? En se disant peut-être après : “Ça m’a été utile, c’était bien.”
« Pour moi, tout se résume à ça : jusqu’à quel point on arrive à rendre le client heureux. Je pense vraiment qu’il n’y a rien d’autre que ça. »
La vision d’une ville reconstruite autour des akiya
L’honnêteté, tout pour le client.
J’ai demandé à Shuhei quelle vision de l’avenir il aimerait concrétiser.
« D’ici trois ans, je pense que moi aussi je serai passé à un autre “stade de vie” d’une certaine façon, donc, pour commencer, je veux vraiment que mon activité de shiatsu soit bien installée.
« J’aimerais embaucher des gens, déléguer ce que je pourrai déléguer, et, par passion et plaisir, lancer progressivement de nouveaux projets de redéveloppement de la ville. »
Avant même de s’installer à Nasukarasuyama, Shuhei organisait activement des événements liés à la ville, notamment avec la réalisation de vidéos de promotion pour l’akiya bank, des initiatives pour encourager le tourisme mais aussi l’implication des résidents, etc.
Avec pour point de départ l’akiya qu’il rénove cette fois-ci, il a imaginé un lieu où se rassemblent habitants comme visiteurs pour faire vivre la ville.
« Concrètement, en plus de ma maison d’hôtes, j’aimerais faire un travail qui me permette d’investir et de lancer de nouvelles activités : par exemple, construire un autre minpaku, ouvrir un commerce différent…
« Bref, développer des projets pour que des gens qui aiment notre ville se rassemblent dans ce quartier, dans cette zone, dans cette ville. »
Nasukarasuyama connaît une forte baisse démographique et est devenue aujourd’hui la ville la moins peuplée de toute la préfecture de Tochigi (lire le récit #001).
Pourtant, les personnes âgées racontent toujours avec nostalgie qu’il y a encore quelques décennies, Nasukarasuyama était une ville florissante, animée par de nombreux touristes.
Shuhei veut faire revivre Nasukarasuyama, et il y croit. Sa volonté de rendre meilleure la ville qu’il aime tant est presque tangible.
« À plus long terme, j’aimerais m’associer avec des gens qui prennent du plaisir à développer la ville, pour lancer de nouveaux mouvements dans la région. Je voudrais une vie où les projets pour la ville que je fais aujourd’hui dans un cadre privé, avec des personnes que j’apprécie, deviennent carrément mon travail.
« Et pour commencer, je voudrais mettre en place une organisation qui permette de porter avec d’autres ces idées de redynamisation. »
Il organise parfois des repas de quartier ouverts aussi bien aux étudiants qu’aux actifs, et ses compagnons de route se rassemblent peu à peu.
A travers ces repas, il rencontre de plus en plus de gens qui partagent son envie de développer la ville et qui sont prêts à l’aider.
« J’aimerais élargir encore le cercle des personnes qui se disent “C’est sympa !” et qui ont envie de s’impliquer. Je voudrais qu’on puisse mettre en place une organisation où l’on rend peu à peu ce lieu unique toujours plus intéressant. » s’exclame-t-il, avec grand enthousiasme.
Un lieu où les gens se croisent
À Nasukarasuyama, grâce à la rivière Nakagawa qu’elle borde, on trouve de nombreuses richesses touristiques comme le yamizo soba (des nouilles de sarrasin locales), l’ayu (poisson automnal) ou encore le karasuyama-washi (papier japonais traditionnel).
L’un des derniers hôtels se trouve à 10 minutes de voiture du centre-ville, sur un terrain de golf. Le deuxième est tout aussi loin, dans l’ancienne ville de Minaminasu qui a fusionné avec la ville de Karasuyama 20 ans auparavant.
Le manque d’hébergements est depuis longtemps cité comme un frein au développement du tourisme.
Le terme japonais équivalent à une « maison d’hôtes ». Une résidence privée qui reçoit des invités. La loi empêche un minpaku d’accueillir plus de 180 nuits par an sauf exceptions.
On en compte plus de 30 000 au Japon, un chiffre qui ne cesse d’augmenter chaque année pour répondre aux besoins engendrés par la montée du tourisme.
Le minpaku vient répondre en partie à ce problème d’hébergement touristique, et le cabinet de soins Tomarigi vise à dynamiser la ville par les échanges avec les habitants. Tous deux ouvriront à l’automne 2025 avec déjà de grandes ambitions.
Il est beau d’imaginer que cette maison autrefois abandonnée deviendra un nouveau lieu de vie.
« En utilisant moi-même cet akiya, je souhaiterais que les visiteurs soient intéressés par mon mode de vie, et qu’au final il y ait un peu plus de monde qui vienne s’installer dans la région.
« Parce que, dans cette ville, il y a vraiment beaucoup d’akiya. » conclut-il sèchement.
On sent bouillonner chez Shuhei une vraie passion pour la revitalisation de son territoire. Shuhei sait clairement ce qu’il veut. Il faut beaucoup de courage pour emménager et entreprendre seul à la campagne, mais il faut surtout un plan solide.