Ina-quoi ? Le mot « inaka » ne te dit rien ? Pourtant, inaka 田舎, c’est un mot japonais tout simple pour décrire la campagne japonaise.
Ici, on ne dit pas qu’on vit à la campagne, on dit plutôt qu’on vit dans l’inaka… mais qu’est-ce que c’est vaste, l’inaka. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, la campagne japonaise est un peu partout. Oui, même à Tokyo !
Depuis quelques années, l’inaka attire de plus en plus de monde de tous horizons : les citadins, fatigués de la ville, et les touristes étrangers en quête d’authenticité.
Pourquoi cet intérêt croissant pour l’inaka ? Quelles sont les difficultés auxquelles ces régions font face ? Allez, on va voir ça de plus près !
C’est quoi, l’inaka ?
Le terme « inaka » 田舎 englobe tout ce qui est rural, de près ou de loin : 70% du pays est considéré comme inaka.
Je disais plus haut que même Tokyo a son inaka, et c’est vrai : la superficie de Tokyo est énorme (2 194km², contre 105km² pour Paris par exemple) et la métropole s’étend vers l’ouest jusqu’à la ville d’Okutama et le village de Hinohara, qui comptent toutes les deux à peu près 20 habitants par km².

Le mot inaka est devenu très générique, il faisait autrefois référence aux résidences d’agriculteurs, mais il englobe maintenant la campagne et tous les éléments socioculturels qui y sont liés.
Les caractéristiques de la campagne japonaise
C’est la campagne japonaise, et bien que ça soit le Japon, ce n’est pas si exotique que ça puisqu’il y a évidemment beaucoup de choses comparables aux autres campagnes dans le monde :
- Densité de population faible : comme en Europe, l’exode rural a commencé avec l’industrialisation et la population ne cesse d’être en déclin depuis ;
- Une économie agricole : évidemment, il y a de la verdure partout, on ne va pas faire pousser les carottes et élever les vaches en centre-ville ;
- Un attachement aux coutumes et aux traditions plus fort : les festivals locaux représentent parfaitement cet attachement ;
- Une population d’immigrants limitée : il n’y a pas énormément d’immigrants au Japon, mais il y en a encore moins en dehors des villes ;
- Un coût du logement beaucoup plus abordable : le loyer n’est évidemment pas le même que dans la capitale et l’accès à la propriété est bien plus facile ;
- Un manque de services : peu d’universités, fermeture de lignes de bus, de trains, d’hôpitaux et d’écoles, fusion de bâtiments et services publics, tout est lié au manque d’habitants ;
- Un manque d’emplois qualifiés : avec peu de grandes entreprises et des salaires tirés vers le bas, la population jeune et diplômée n’est généralement pas attirée par les campagnes ;
- Un manque de main d’oeuvre : paradoxalement, les métiers manuels souffrent d’une pénurie de main d’oeuvre puisque en plus d’être difficiles, les salaires sont bas ;
- Et enfin, un manque de commerce, puisqu’il n’y a pas de jeunes ni d’argent, surtout depuis la crise économique qui a mis fin à l’ère Bubble バブル, il n’est pas rare de traverser une rue commerçante sans aucun commerce.
Et les serpents.
Qu’est-ce qui rend l’inaka unique par rapport à un pays comme la France ?
Il y a quand même des différences assez notables, peut-être pas uniques au Japon, mais en tout cas assez uniques pour être mentionnées :
- Proportion de la population rurale faible : on compte moins de 10 millions d’habitants dans l’inaka, soit moins de 8% de la population totale… pour 70% de la surface totale du pays. En comparaison, en France, on compte 12,4 millions d’habitants dans des zones rurales, soit un peu moins de 20% de la population totale.
- Population très vieillissante : à peu près 30% de la population rurale au Japon est âgée de plus de 65 ans, contre 20% en France.
- Logements vacants (akiya) : on compte plus de 9 millions de maisons abandonnées (dites « akiya ») au Japon contre 3 millions en France… avec une population rurale en baisse de quelques centaines de milliers par an, ce n’est pas une surprise !
Ce ne sont pas que des mauvaises nouvelles puisque ces dernières années, surtout depuis le COVID, on constate un intérêt grandissant pour l’inaka, notamment par le biais du tourisme… mais est-ce suffisant pour revitaliser les campagnes ?
Le tourisme inaka : kézako ?
C’est tout simplement du tourisme rural, mais personne n’utilise vraiment ce terme à part les agences de voyage, c’est peut-être plus exotique, et ça fait peut-être rêver plus… soit. Le tourisme rural existe vraiment, et c’est ce qui nous importe ici.
Les villes de Tokyo, Osaka, Kyoto et leurs alentours souffrent de surtourisme depuis quelques années. La solution pour beaucoup, lorsque tout est bouché au même endroit, c’est d’aller explorer au-delà de ces villes pour éviter les foules, pour apprécier un Japon différent, ou simplement parce que c’est vachement Instagrammable.
Toutes les raisons sont bonnes pour visiter les campagnes, et là où visiter les campagnes était plutôt une activité réservée aux touristes vétérans du Japon, il se popularise de plus en plus avec le mouvement du slow travel qui consiste à prendre son temps en voyageant plutôt qu’à enchaîner les monuments et les centres commerciaux à bord d’un autocar.
Les activités proposées sont nombreuses, entre le tourisme vert, les ryokan, auberges japonaises traditionnelles, ou encore les matsuri, festivals.
L’immersion par le « tourisme vert »
Le ministère de l’agriculture japonais encourage depuis peu le « tourisme vert » afin de revitaliser les régions rurales… et sans vouloir moraliser, ce n’est pas vert dans le sens où les touristes parcourent des milliers de kilomètres en avion, mais plutôt dans le sens où les visiteurs peuvent se salir un peu les mains dans les champs.
L’agence japonaise du tourisme (JTA) estimait en 2019 que 7% des visiteurs étrangers ont participé à des activités de tourisme vert, et si les chiffres sont encore corrects, ça représenterait un peu moins de 3 millions de « touristes verts » en 2024.
Les activités sont nombreuses dans le tourisme vert et l’offre progresse de plus en plus :
- Tourisme agricole : payer pour loger et travailler dans une ferme ou dans des champs au Japon ;
- Balades en nature : pas un bâtiment en vue lors des randonnées et des plongées sous-marine ;
- Ateliers traditionnels : entre cérémonie du thé, fabrication de papier japonais, atelier de poterie, cours de bonsaï, il y en a pour tous les goûts et tous les portefeuilles.
Ryokan : l’hospitalité à la japonaise
On en parlera plus en détail dans un autre article, mais les ryokan sont des auberges japonaises traditionnelles. On les retrouve généralement dans des zones rurales, en montagne, en forêt ou en bord de mer. Ils sont aussi parfois localisés près ou sur des sources thermales.
On y loge dans de grandes pièces traditionnelles, et on dort sur des futon que l’on pose sur des tatami. Côté nourriture, une grande partie des ryokan sont fiers d’utiliser des produits hyper locaux.

Parfait pour l’immersion !
Matsuri : une saison de fêtes
Les festivals, ou matsuri, sont uniques à chaque région voire commune. Ils sont souvent liés aux saisons, croyances locales ou évènements historiques locaux.
Non seulement ces festivals sont d’excellents moyens de tisser des liens entre habitants d’une même ville, ils servent aussi d’attraction touristique. Par exemple, le célèbre festival Nebuta dans la ville d’Aomori attire 3 millions de visiteurs nationaux et internationaux chaque année. La préfecture d’Aomori toute entière quant à elle ne compte que 1,2 millions d’habitants ! Bon, par contre, il n’est pas tout à fait exact de dire que la ville d’Aomori est dans l’inaka, c’est une grande ville (~300 000 habitants) accessibles en 3 heures de shinkansen à partir de Tokyo.
Un exemple inaka cette fois, le festival Yamaage à Nasukarasuyama, dans la préfecture de Tochigi, est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO mais ne profite que d’une vingtaine de milliers de visiteurs par an, dont une minorité de touristes étrangers. Ce chiffre est revu à la baisse chaque année depuis des décennies, et pourtant, Nasukarasuyama n’est qu’à une centaine de kilomètres de Tokyo, comparé à Aomori qui est à 700km (3 heures en shinkansen).

Enfin, le tourisme autour des festivals n’est pas durable puisqu’ils sont concentrés sur quelques jours sur une année. C’est bien d’avoir quelques jours d’activité intense, mais un commerce ne peut pas survivre en ouvrant seulement 4 jours par an, alors c’est au mieux un petit pansement qui ne retient pas la saignée de l’inaka.
Cela dit, on entend souvent que l’inaka fait aussi preuve d’un engouement de la part des résidents japonais puisqu’on constate depuis quelques années un retour à la campagne… vraiment ?
Retour à la campagne : l’exode urbain ?
Loin d’un exode, c’est en fait une tendance qui commence à prendre plus d’ampleur, d’une part grâce à l’apparition des réseaux sociaux qui popularisent la vie à la campagne, et d’autre part à cause de (ou plutôt, grâce à ?) la pandémie du COVID.
Les efforts du gouvernement japonais pour revitaliser leurs campagnes ne datent pas d’hier. Par exemple, depuis 2009, il existe un programme de Revitalisation Rurale (地域おこし協力隊) qui recrute notamment des ambassadeurs afin de promouvoir la ville qui les a recrutés. Les conditions varient d’une ville à une autre, et le programme est disponible à travers tout le pays dans la plupart des municipalités. Aujourd’hui, ce sont 8 000 participants qui contribuent au programme de Revitalisation Rurale, mais le gouvernement cible 10 000 participants chaque année d’ici 2028.
Malheureusement, il s’agit d’une goutte d’eau, puisque la population rurale au Japon perd plus de 100 000 habitants par an, faible natalité, décès et déménagements confondus… et bien que le gouvernement propose des aides aux familles qui souhaitent s’installer à la campagne (jusqu’à 1 million de yens), elles ne sont aujourd’hui pas suffisantes pour faire bouger l’aiguille, d’autant plus qu’on a vu plus haut que le manque de services, d’emplois et de commerce n’incite pas du tout au déménagement.
La campagne après le COVID ?
Le COVID a changé un peu la donne, puisque de nombreux citadins ont profité de la généralisation du télétravail pendant la pandémie pour déménager et y rester. On parle en revanche d’un luxe réservé à ceux qui peuvent se permettre de faire du télétravail.
Il ne faut finalement pas écarter celles et ceux qui sont fatigués par la vie dans les grandes villes. Le stress des transports, le coût de la vie, les salaires bas ; il est parfois simplement préférable pour beaucoup d’emménager à la campagne pour profiter d’une vie plus lente et moins chère. La campagne japonaise est plus propice aux familles, puisque les loyers y sont considérablement moins élevés et la surface habitable est évidemment plus grande. En plus, il y a rarement de problèmes de place en crèche, et la qualité de l’éducation est exceptionnelle puisqu’il n’y a pas de problème de classe en sureffectif.
Par contre, une fois arrivé dans les études secondaires, dans un pays aussi compétitif que le Japon, il devient difficile pour l’avenir des enfants de rester à la campagne, puisque les collèges et lycées ont rarement un niveau assez élevé pour préparer aux bonnes universités… mais il est aussi important de rappeler que de longues études n’offrent plus forcément un bon métier, et que beaucoup se retournent vers le secteur agricole.
Les akiya : un problème et une solution ?
Il fallait bien que je parle d’akiya !
Les akiya, les maisons abandonnées au Japon, sont un mal profond dans les régions rurales. Dans certaines villes, comme Uda dans la préfecture de Nara, une maison sur cinq est vacante (20%). La moyenne nationale tourne autour de 12~13%, ce qui est déjà très élevé (3~7% en ville et 8~12% en campagne en France). Des experts estiment qu’en 2038, une maison sur trois sera vide au Japon.
On ne va pas trop rentrer dans le détail du pourquoi les maisons sont abandonnées au Japon et on va plutôt essayer de se concentrer sur la solution plutôt que le problème. Et oui, parce que qui dit maison vide, dit maison pas chère.
L’accès à la propriété est facile lorsque la propriété est gratuite ! Certaines municipalités encouragent même les jeunes familles et entrepreneurs à emménager contre des aides sous certaines conditions, comme par exemple la gratuité de la crèche, la gratuité de la cantine scolaire, une aide à l’emménagement, une aide à la rénovation, ou encore un versement d’allocation familiale pour les enfants jusqu’à leurs 18 ans.
Impossible de vivre uniquement avec ces aides, mais pour des jeunes couples et familles qui veulent faire le pas, ce sont des critères qui peuvent être très importants…
C’est malheureusement vrai pour les akiya. Les maisons gratuites ont souvent une valeur nulle voire négative sur le marché, puisque le bâtiment et son terrain ne valent rien, ou pire encore, il faut débourser de l’argent pour le remettre en état. Ce n’est pas un cadeau empoisonné, mais ce n’est pas le jackpot non plus : la gratuité de ces maisons abandonnées a un coût.
Il existe des perles un peu plus rares, mais lorsqu’une propriété est désirable, elle est rarement gratuite. Peu chère, peut-être, mais rarement gratuite.
Trêve de négativité : des gens comme moi ont effectivement emménagé dans un akiya en plein inaka, et on s’y sent très bien. L’espoir de revitaliser notre ville existe toujours…
Quel avenir pour l’inaka ?
L’avenir, c’est nous. Non, vraiment. Il y a de plus en plus d’initiatives de la part du gouvernement (national comme local) pour inciter à s’installer en campagne, mais aussi d’individus qui souhaitent revitaliser ces campagnes qui leur sont natales ou simplement parce qu’ils s’y plaisent.
Chez nous aussi sur akiya.fr, on essaie de sensibiliser à cette face cachée du Japon, dont on ne parle pas vraiment assez… et c’est pour ça qu’on en parle.
Finalement, l’inaka, c’est très complexe. Déjà, la campagne japonaise n’est pas juste un musée à ciel ouvert pour les touristes étrangers qui veulent vivre un film Ghibli. Ce n’est pas l’objet d’envie et de jalousie que l’on peut voir sur Instagram. Ce n’est pas non plus l’enfer décrit par certains articles, bien que certaines régions paraissent fantômes, les villes survivent encore aujourd’hui.
Non, l’inaka est un espace de vie et d’histoires, avec énormément de défis à relever et tout autant de potentiel pour celles et ceux qui s’y intéressent, et force est de constater que l’accueil de la part des résidents est généralement très positif (sauf quelques cas rares). Beaucoup de résidents eux aussi veulent voir leur ville ou village d’inaka retrouver la vie et le dynamisme d’antan.
Chaque nouvelle famille installée, chaque maison rénovée, chaque commerce ouvert est une victoire face à la désertion qu’elle a connu. C’est une victoire, une alternative à ce sentiment de fatalité que beaucoup ressentent dans le stress de la vie quotidienne.
C’est beau, l’inaka. Tu penseras à visiter un jour aussi !
Crédits photos sur cet article : Célestin Hanatsuka (moi !) – Droits commerciaux réservés, pas que les photos soient extraordinaires…